Le blog de Laurence Benaïm

Le 13 Oct 2008, par Laurence Benaïm

Conte à rebours

  • Blanche Neige - Ballet Preljocaj - Céline Galli, Lorena O'Neill

    Blanche Neige - Ballet Preljocaj - Céline Galli, Lorena O'Neill
    ©JC Carbonne

Réveil tardif au son du bigouden et du marathon de Paris. Soleil de printemps sur la place encore fumante d’ombres et d’afters, avec blondes se déchiffonnant au café noir, et amants au moral dévissé par la Bourse… Le parvis du Trocadéro est un immense jeu d’échecs, balayé par une lumière de théâtre. La Tour Eiffel a trop brillé hier soir, elle dort dans son cocon de nuages. Et nous resterons longtemps happés par la Blanche Neige de Prejlocaj, au Théâtre National de Chaillot. 1 heure 50 d’envol, de conte, traversée dansée au pays des rêves familiers que pas un pas ne vient écorcher, ni déformer. Tout se passe comme on l’avait prévu, la méchante Reine à la robe noire bordée de rouge sang, la forêt, la biche, la pomme écarlate... Et pourtant c’est du cliché narratif que la surprise naît, comme si l’espace clos des contraintes était une promesse, un saut possible dans l’imaginaire. Rien de théâtreux, les mouvements ne sont pas là pour remplacer une parole, ils sont l’âme des corps tour à tour bénis, diaboliques, inspirés par la rencontre, la découverte, la trahison. Elancements, décrochés,  glissades sylvestres, de l’appel de la forêt à la danse macabre de la marâtre, le spectateur devient l’hôte d’un décor dont la force naît de l’économie d’effets, un panneau d’or pour un palais, un fond alvéolé pour la grotte ou la mine des nains, les troncs de papier pour la forêt.

26 danseurs, dont l’ondoyante Nagisai  Shira, capable de danser la mort, et de renaître sans minauderie dans les bras de son prince, juste portée par le souffle intérieur de son corps, participent à ce ballet, dont les symboles se fondent avec grâce dans la musique de Malher, ou les costumes de Jean Paul Gaultier. Au-delà des influences (la Reine de la nuit de Bob Wilson), et des télescopages (les animaux des Peines de Cœur d’Arias...), les corps sanglés des hommes et les blouses vaporeuses des douces bacchanales dont les formes sont suggérées par des jeux de corsets et de lanières, le manteau chauve souris de la reine, réapparue sous les traits d’une marathonienne de l’enfer,  participent à cette émotion collective. Ils sont tous et toutes les protagonistes d’un conte tissé d’images, de souvenirs, d’émotions partagées, prouvant qu’on peut être à la fois contemporain ET romantique. Les nains sont devenus de prodigieux éphèbes. La technique, voire la performance athlétique dont ils font preuve alors qu’ils dansent en rappel sur une scène verticale, n’occulte jamais le sens d’une histoire, dont Angelin Prejlocaj, est -avant d’être le chorégraphe-, est le premier diable amoureux, aussi complice avec la fiction qu’avec la réalité d’un muscle, qui fait la bête, qu’elle soit biche, ou démone.   

L.B.

Théâtre National de Chaillot,
1, place du Trocadéro, Paris 16ème.
Jusqu’au 25 octobre 2008.
Renseignements 01 53 65 30 00

www.theatre-chaillot.fr

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