Le 25 Jan 2009, par Laurence Benaïm
Défilé Automne-Hiver, 2009-2010, Paul Smith
©F.Dumoulin
Le dimanche, sous son ciel d’édredon mouillé, Paris donne à l’atmosphère des défilés homme de l’hiver 2009-2010 quelque chose d’encore plus fictionnel. Où les gossips échangés dans la pénombre sous une douche d’infrarouges, et les visages pâles se maudissant dans la froideur, semblent invoquer le souvenir d’Altman, et de ce film à la fin duquel les mannequins défilent nus. Nus, ils le sont devant la béance d’un avenir qui les avale tout cru, aspirés par leur propres silhouettes dont ils ne sont que les ombres, joues sucées par le froid, petits matelots aux visages en iceberg, regards absents, affrontant la brume d’une foule un peu gloomy, visages rétroéclairés par les Blackberry tout transis de mauvaises nouvelles et d’annulations en tout genre. Stylistes qu’on remplace par des assistants en interne, voyages lointains repoussés, réunions reportées, budgets tronçonnés, frais épluchés, intestins remués par la peur et l’angoisse que la vaste semaine des « comment ça va ? très bien et toi ? » fait retomber comme une vieille paire de clés au fond d’un grand sac noir. Dans la cour du lycée Carnot, le premier bonheur matinal commence par Lanvin, insurgés de luxe pur jersey gris bitume, traits calligraphiés aux accents sylvestres, verts allemands, rouges kirsch. Dernier jour de l’exposition « La photographie américaine » à la BNF, ballade en noir et blanc au milieu des misfits et des mondanités, ordinary life ou instants volés que les cadrages révèlent sans emphase, extraordinaire leçon d’humilité, immersion totale maitrisée par les cadrages, émotions au laser, exempt de la dégoulinade dont se servent les dits «humanistes» pour cacher leur absence de talent. Nous rayons Paris. Je me dis que la mode, c’est comme le souvenir des repas de famille, elle tient sur des rituels, des convictions, des racines, un socle, une foi, allez, une certaine forme d’éducation. Dire bonjour, enlever son chewing gum de la bouche quand on parle, savoir se taire, écouter. Sans ces supports, c’est la dérive assurée, le gros big bang des égos narcissiques, emmurés dans l’alibi du geste créatif. Au couvent des Cordeliers, Paul Smith fait défiler un sosie d’Yves Mathieu Saint-Laurent, et des Fantastic men un peu ronds, des duffle coat écossais et des vestes de chasse carnabysées, des Clarks couleur de cranberries, et des costumes de banquiers portés avec des polos de coureurs cyclistes. Même quand il agrandit ses carreaux, mélange le vintage et le fluo, Paul Smith est toujours dans sa partition brit, nourrie de rock et de pop culture. Le bonheur est là, dans ce jeu infini à l’intérieur d’une cour qui porte bien son nom : recréation.
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