Le 26 Juin 2008, par Laurence Benaïm
Disneyland vu par Martin Parr, du 2 Juin au 5 Juillet 2008 chez Colette.
A l’aéroport de Genève, j’attends Martin Parr, qui arrive de Madrid. Il y a un couple avec un bouquet de fleurs, des hommes avec des pancartes, des étudiants avec sacs à dos, une vieille dame qui n’arrête pas de venir nous demander « Et l’avion de Paris, il est arrivé ? » Le chauffeur me suggère d’aller prendre un café. « Landed », les six lettres clignotent enfin, et au milieu des embrassades et des retrouvailles, il surgit, avec ses sandales de moine, sa chemise écossaise, sa valise un peu plus lourde qu’à habitude : il vient de remporter un prix de la photographie, qui pèse plus de cinq kilos. Il l’a emballé dans un sac en plastique. Et voilà, nous y sommes. Certains refont le monde, lui, il s’en emparre… Il recrée un univers sans gentil ni méchant, où même les milliardaires, comme l’écrivait Cocteau sont des « pauvres avec des comptes en banque ». Sa force est d’avoir pu s’approprier la dailylife au point de faire de celle-ci, la parodie de ses images. La première fois que je l’ai rencontré, c’était il y a un peu moins de dix ans. Je travaillais alors au Monde, nous étions allés déjeuner, après avoir parlé d’un portfolio destiné à un supplément Styles. Au restaurant, Boulevard Arago, où les serveurs arboraient encore des moustaches plus grandes que leur nœud papillon, il s’empressa de commander des grenouilles qu’il photographia au lieu de les manger. En sortant, j’avais l’impression que des fleurs artificielles avaient poussé autour des arbres, que les poubelles étaient plus vertes. Sous son allure de psycho nonchalant, l’homme semble vampiriser le quotidien pour en faire un méga Parrland que le monde s’arrache. « Je suis devenu riche en critiquant la société de consommation ». LeGuardian vient de lui commander dix suppléments consacrés à dix villes de Grande Bretagne, à l’exception de Londres. « The work I do is very serious but it looks like entertainement…” On a toujours le sentiment qu’il convoque l’insolite, le kitsch, le too much, sans avoir au préalable eu besoin de réserver celui-ci. Il a le regard fluo comme d’autres ont la main verte, ou des pensées noires. Ce que font les photographes de mode, avec leur attirail de lumières, d’assistants, de prises de tête, il le balaie d’un sourire. « They lost the spontaneity ». Paradoxe de l’homme, qui n’est que retenue, distance aimable, courtoisie at the top, mais sans apprêt. Question de regard, affaire de circonstances. Le happening commence. On dirait que cette Rolls Phantom bleu lac à la sortie de l’aéroport a été teinte, construite, pour lui. Il n’en n’est rien. Sa force est de sublimer la réalité en une « hyperrealité » agrandie par un regard d’enfant que tout amuse. Comment peut on être aussi aimable ? Il n’a pas mangé depuis hier soir, et sa conversation est toujours aussi précise, agréable, dans la voiture il commence par ouvrir son agenda, prend le temps de regarder Stiletto, me parle de la nouvelle maquette de Christophe, des photos de Raphael Dallaporta, s’attarde sur celles d’Alexandre Guirkinger. Je vais passer une journée avec lui, et travailler avec lui, c’est comme se glisser à l’intérieur d’une combinaison géante, aspirer le monde de l’intérieur, se mettre en apnée, accepter les regards inquiets, énervés, qui effleurent ce géant aux look de touriste planétaire sans l’atteindre. Il passe des courses hippiques de Dubaï, à une foire automobile à Pékin, avec un flegme inaltérable, ne réclamant rien d’autre que le droit de se promener et de traquer l’original pour créer à chaque fois, un petit conte en images. J’aime son sens de la personnal disappearance. Il me montre ses photos encore toutes fumantes dans son boîtier numérique, me demande ce que j’en pense, repart en refaire, entre, ressort. Il vit à Bristol, a publié près d’une cinquantaine de livres, -dont une quarantaine consacrés à son travail-, collectionne les montres à l’effigie de Saddam Hussein, les plastic bags et les mugs, et me parle encore de la « prime deputy minister wife », une des images réalisées pour une série « So Parris », dans Stiletto, et que nous n’avions pas publié. « C’était la meilleure ». Et vlan pour le coup de fourchette en argent massif comme surgie du fond du sac. Nous nous quitterons après une dernière photo, il a gardé la paire de bottines Mc Queen, pour la photographier chez lui lundi, je le verrai absorbé par la foule des passagers de l’Easy Jet à destination de Paris, où nous nous retrouverons pour le Bal de Magnum Photos. Et bientôt, après pour un projet publié par Stiletto en 2009, un peu avant son exposition au Jeu de Paume. Cheers.
L.B.
Disneyland vu par Martin Parr, exposition de photos inédites.
Colette
213 rue Saint Honoré – Paris 1er
Ouvert du lundi au samedi de 11h à 19h30
Stiletto 224, rue Saint-Denis, 75002 Paris - Tél. : + (33) 1 47 20 26 55 - Fax : + (33) 1 42 60 03 08