Le blog de Laurence Benaïm

Le 05 Juin 2008, par Laurence Benaïm

Jeudi 5 juin 2008

  • Yves Saint Laurent, 1969.

    Yves Saint Laurent, 1969.
    ©Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent

Jeudi 5 juin 2008: “Jour des obsèques d’Yves Saint Laurent, je décide de publier ce que j’écris depuis février…” All about Eve.

 

Paris, 25 Février 2008. Yves Saint Laurent Forever

Qu’y a-t-il de plus obsédant que l’obsession ? Qu’un homme absent dont le regard vous poursuit, plus destructeur que son ombre. Un homme dont on dit qu’il va bien, sur sa chaise roulante. Qui s’achète des duffle coat de toutes les couleurs chez Old England, peut être pour remplacer les crayons dont il ne se sert plus. Lui, l’amant de toutes les femmes, celui dont chaque saison, on n’en finit pas d’annoncer la mort, lui, auquel la mode déroule son tapis noir de l’hiver. Noir de toutes les couleurs pour un cortège funèbre dont il aurait signé chaque silhouette. Veuves et Venus, héroïnes aux épaules armurées, et drapés entre deux guerres, dames du bois de Boulogne, femmes smoking et belles de Cadix, guipures et satin cuir, soies reliefées, orchidées de velours, larmes de strass et plumes en pagaille, manches de singe et flanelles masculines, tiens au premier rang, certaines se souviennent, et disent, « mais c’est très Saint Laurent ». Les mannequins passent, pareilles à des fleurs dont il ne resterait que les tiges. A Milan, un défilé s’achève, bousculades. « Sorry, fashion emergency », Catherine Mc Neel, un oiseau noir en leggings, se fraie un passage. Une limousine l’attend, avec au volant, un booker en guise de garde du corps. A la sortie, les flashes crépitent. People en déroute, rédactrices détaillant pour des fanzines japonais leur tenue du jour. Tout le monde veut être une star. Les présentatrices se confondent avec celles qu’elles interviewent. Elles portent parfois la même robe, prêtée par la maison, le jour du show. Les absents ont toujours tort. En matière de mode, l’absence est une promesse d’oubli, un pacte avec le néant, un trou noir. Black forever. Black out. Requiem sur style.com. Yves Saint Laurent, le sequestré des daltoniens. Il est partout dans les collections de l’hiver. Rose shocking, le renard claque, rouge sang, l’Espagne s’invite aux premières loges d’un hiver tango tango, où les Dominatrices se damnent sur leurs stilettos noirs… Œuvre aux morceaux de chair arrachée, dépecée. Chacun veut son Saint Laurent, chacun se déchire une part de son héritage. Quand deux verts se disputent, il est là comme pour attiser les tensions, faire crépiter les oranges et les rouge flamenco. Il est de ceux qui donnent des fêtes auxquelles il n’assiste pas. Il est de ceux qui voient, au fond de leur solitude, ce que les autres cachent. Il vous arrache tout, d’un simple regard. Drôle, pour un homme qui a passé sa vie à habiller les femmes. Il vous met à nu. Avec cette insistance à paraître le plus en dessous de lui-même, en dessous de tout, de ses trésors, de ses lunes, de ses rêves d’enfant, de ses trésors, de tout ce qu’il a accumulé, emmuré dans sa tombe royale aux effluves de lys. YSL. Monsieur Saint Laurent. J’ai souvent pensé à la manière dont il s’éteindrait. Théatral. Sur un podium. Trop tard. En silence, dans l’étouffante splendeur de l’hôtel particulier de la rue de Babylone. Dans les bras d’une amie, à laquelle il aurait dit, en guise d’adieu : « Luttez, ne dites rien, soyez une femme ». Flottant dans sa piscine de Marrakech. Flaque rouge, la couleur complémentaire du vert, maudit dans la couture, le théâtre, le cinéma. Il a tout prévu, metteur en scène de sa propre disparition. De l’antre aux lys, du 5 avenue Marceau, où tout est resté en place. La badine de Monsieur Dior, et ce texte, posé sur le bureau où un des ancêtres d’Yves Saint Laurent, le baron de Mauvière, signa le contrat de mariage de Joséphine et de Napoléon Bonaparte : « D’un mois sans espoir, d’une année sans espoir, (….) et la mort apparaît sous le voile scintillant des étoiles mortes après des années durant et je m’en vais. Loin de ce bureau, loin de cette maison verrouillée sur le passé, et ne laissant passer à travers ces volets aucune lumière d’espoir… ». C’est la dernière lettre d’Yves Saint Laurent, posée là, comme s’il nous regardait la voir, son dernier hommage à Molière, à Jouvet, le premier à lui avoir révélé cette passion rouge et or du théâtre.

 

27 Février 2008 Yves again.

Valentino a claqué la porte, Karl Lagerfeld s’électrise dans un tourbillons de collections pour Chanel, Fendi, Karl Lagerfeld,Pierre Cardin est devenu l’ambassadeur de sa propre planète aux huit cent contrats de licences, Yves Saint Laurent se tait, sphynx exilé à l’intérieur de sa solitude. « Sa carapace ne le protège plus », m’assure un intime. Le regard n’accroche plus ni l’ombre, ni la lumière, il flotte, dans un royaume dont il aurait ciselé les clés avant de les jeter au fonds du puits. Je me cogne contre ces mots, ces confidences qui font peur. Ses mains gercées, cette envie parfois de s’enfuir qui le rattrape, et le condamne. Ses envies de glace, de chocolat. Et soudain, le trou noir. Il n’est plus là, il n’est nulle part. Il est partout. Je le croise à Milan, à travers son premier manifeste. La robe de Dovima et les éléphants, photographiée par Richard Avedon au cirque Bouglione. Première belle parmi les bêtes. Un Y drapé sur le corps d’un éléphant. Je le retrouve, à Paris, encore et encore, Dovima et les éléphants, en vitrine de la librairie de Galignani, puis dans le couloir qui mène du hall du Plaza, au relais, où il a ses habitudes. « Pour Werner, avec toute mon affection ». Un portrait d’Irving Penn, dédicacé d’une écriture d’enfant, au maître d’hôtel. Des gestes tendres que le temps ne semble pas devoir atteindre. Lui, auquel Nicolas Sarkozy, président de la République, est venu remettre l’insigne de Grand Officier de la Légion d’Honneur... Chez lui, en présence de quelques intimes. Ce jour là, un quotidien m’appela pour me demander sa nécro. Au cas où. Cette décoration à demeure, ne rimait-elle pas avec extrême onction.

 

28 Février 2008 Yves Saint Laurent, le défilé.

Au Grand Palais, sous un chapiteau éphémère de coton blanc, le défilé de Stefano Pilati flanque tout par terre. Envoie promener les taiseux, les envieux, les besogneux de la couleur. Manifeste noir. Attitude directionnelle, volumes contrôlés, ligne absolue que rien n’entrave. Taille soulignée, ampleurs masculines, autorité de la flanelle et du cuir vernis noir aux semelles vert acide, androïdes d’un expressionnisme à venir. Pas de citation, et pourtant tout obeit à une histoire, se coulant dans l’autorité d’un regard, d’un style, de cette force assumée, sublimée, par les femmes. Le soir, en rentrant, j’apprends qu’un corps a été retrouvé dans la Seine, c’est peut être celui de Katoucha, l’une de celles qui fut le mannequin vedette de Saint Laurent.

 

 

1er Mars 2008 La mort de Katoucha.

Je l’avais vue pour la dernière fois chez Zouari, où elle me parlait de sa lutte pour l’excision. Elle avait quarante sept ans ; Cinq ans plus tôt, elle irradiait avec son corps de liane, et ses extensions dont elle était si fière « Il veut tout me couper », disait elle à propos d’Yves Saint Laurent, qui l’avait fait revenir pour son dernier défilé. Il la voulait telle que dans ses dessins. Profil d’éphèbe, crâne presque rasé, pour laisser apparaître cette ligne de cou, ce port de reine barbare. Katouch. Pas touche. La belle est morte, peut être assassinée, prolongeant le drame de cette maison, qui vit disparaître aussi tant de divines. Overdose, alcool, suicides, les démons jouent à cache cache sous les lustres de cet honorable hôtel particulier Napoléon III, où les toilettes de laque noire, ont confisqué la mémoire de toutes les nuits, de toutes les égéries, de tous les excès.

 

Dimanche 2 mars 2008. Le défilé Lanvin.

Une histoire de rubans qui s’enroulent autour du corps des femmes, sans leur faire ombrage. Des lignes toutes en mouvement, emportées par le rythme et l’allure. Obliques, verticales, horizontales, jeux optiques, jeux de pistes pour suivre au plus près l’esprit d’une silhouette en marche, d’un cœur qui bat. Robes-pulsations drapées le temps d’un souffle, satin cuir lavé, radzimir mat, les matières miroitent dans l’ombre, et se laissent entrevoir sans se laisser dompter, à la fois douces et nerveuses, strictes et excentriques, déjouant les pièges de la « petite robe noire », dans un jeu unique d’asymétries, de volumes basculés, de pinces al dente, de tout ce qui rend le style Lanvin unique : une manière de pousser l’émotion à l’extrême en restituant à travers le métier, la spontaneïté de la vie, du geste.

Une robe noire comme des yeux noirs, chargés de larmes et de rires. Des tissus comme mouillés de larmes, et d’autres plus scintillants que l’éclair. Un trench noir, des longs gants de cuir, un bracelet barbare, des bas de voile, et escarpins noirs. La ville redevient un lieu absolu, offert à tous les dangers de la séduction.Manches scarabées, noirs mouvants, orages attendus, cabochons de cristal, et dos nus, jeux de transparence. Pas de boutons mais des zips. Pas d’agrafe mais des bandes élastiques qui retiennent et condensent les plis du tissu sans le briser, gabardine techno pour le soir, brillances revoilées de tulle, effets trompe l’œil, pour une robe comme suspendue à un secret : « deshabillez moi ».Vertiges haute tension, superpositions de rubans évoquant des stores vénitiens. Jeux de cache cache sur la peau nue. Le jour se lève, la nuit tombe, les deux s’enlacent, dans la maîtrise renouvelée de ces tailleurs de lainage lavé, ces smokings de gabardine, dont la ligne n’est jamais cassante, mais toujours assouplie, comme si le plus important pour lui, n’était pas d’exister, mais de laisser la place à celle pour lequel il a été créé.

 

 

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