« Et ces boîtes en or, tu les as vues ? Et cette théière turque ? Et ces timbales d’argent géante ? et ce déjeuner chinois en porcelaine de Sèvres, tu l’as vu » ? Il est vingt deux heures, lorsque nous quittons le Grand Palais, où 30 000 visiteurs sont attendus ce week end, à la veille de la « vente du siècle », Yves Saint Laurent-Pierre Bergé, orchestrée par Christie’s, qui commencera précisément lundi 23 février à 19 heures, toutes les places ayant été réservées. Un peu plus tôt que les autres, par une petite porte extraordinaire, nous sommes entrées dans cette cathédrale du Temps, où bientôt des centaines d’invités, de Lise Toubon à Jean Pierre Elkabach, de Jacques Grange à Edmonde Charles Roux, se pressaient, comme à bord d’un dernier navire emportant l’histoire de passions mêlées. D’abord, l’immensité. Le sentiment que les objets, les meubles, les tableaux, grelottent, dans cette splendeur qui les isole, les met en scène, après les avoir extrait d’un décor auxquels semblaient appartenir depuis toujours, au point d’être imprimés dans nos yeux, nos souvenirs, à commencer par ce salon de la Rue de Babylone, où le Damier Jaune de Fernand Léger, le Nu au bord de la mer de Matisse, les Instruments de musique de Picasso, semblaient échanger des correspondances secrètes, recueillies en silence par le portrait de Madame L.R (Brancusi), au cœur d’une jungle d’esthète, où nul n’aurait oser approcher le fauteuil aux dragons d’Eileen Gray, les banquettes de Miklos tendues de panthère de Somalie. Les estimations de ces pièces (entre 2 et 3 millions d’euros) sont plus abstraites que la violence de leur présence chargée de silences, de ces regards que nous croisons, celui la belle Violeta Sanchez, de tous ces « anciens » de la maison, bousculés par la foule qui avance et se répand, dans ces salons d’exposition aux doux noms d’Apollon, Ingres, Dusquenoy… « Beautiful structure, terrific shadow.. » : un expert commente pour un collectionneur, le Chirico situé à quelques mètres de l’Enfant Bleu, de Goya, donné de son vivant au Louvre, par Yves Saint Laurent. On reconnaît les acheteurs potentiels à leur manière de tenir leur paire de lunette d’écaille d’une seule main, de promener sous leur manteau de vigogne un catalogue de vente aux pages écornées. Les autres sont sous le choc, quelque part, entre l’émerveillement et le songe, le sentiment d’être là, au cœur d’un livre dont les pages se tournent toutes seules, dans ce vaste appartement sans porte, sans autre refuge que cette pièce d’où proviennent, les voix de la Callas et celles d’Yves Saint Laurent, répondant au questionnaire de Proust : « Le comble du bonheur ? Dormir avec les gens que j’aime » Dans la salle où sont exposés notamment les meubles de Jean Michel Frank, il y a son lit, ivre de ce corps absent qui semble tout voir, tout deviner, tout savoir. Il y a là Charlotte Aillaud, sous sa chevelure rousse, incandescente, Hélène Rochas, qui aimerait entrer dans la photo géante du salon, Betty Catroux, silhouette baguette blonde en noir : « Quand je pense que j’ai vécu là pendant cent ans, en écrasant mes mégots dans ces cendriers en or, en marchant pieds nus.. » Les miroirs de Claude Lalanne sont comme des grandes étendues, des bassins suspendus au dessus d’un piano Yamaha qui joue Satie, tout seul. Des hommes de la sécurité indiquent un sens pour la visite. « Fais attention au tableau, là, c’est un Warhol… » Ce qui était un labyrinthe de la mémoire est devenu un parcours, où chaque œuvre, de la plus somptuaire à la plus ésotérique , aimante le regard, vous emporte, avant d’être emportée. Yves Saint Laurent avait offert à la bourgeoisie les couleurs des souks, transformant les salons en harems où les femmes se devaient d’être les plus belles, les plus désirées. Devant l’innombrable collection de torses, ceux de Mercure ou d’Athéna, je comprends que le regard est un trésor, lorsqu’il révèle, tout en les chargeant d’une force supplémentaire, les secrets d’une vie, de ceux que Delacroix pouvait connaître, en écrivant : « C’est sur ce corps que j’apprends à lire ». Car dans cette tête du seizième siècle représentant Janus, autant que dans cette tête de jeune garçon de profil de Géricault, ne retrouve pas le trait d’Yves Saint Laurent, ces femmes aux longs cous évoquant tout à la fois des divinités africaines et des éphèbes ? Les robes ne sont plus là, mais elles sont en lui, collées comme les drapés d’albâtre sur la chair de bronze de cette sublime Bacchante, ces Venus qu’il semble avoir habillées de nu. . Dans cette Adoration des Mages, de Burne Jones, le dernier personnage à droite, n’évoque t-il pas Amalia, le dernier « Love » du couturier ? Sans doute, la force des artistes, croit avec leur capacité à multiplier les points d’accroche avec tout ce qui nous entoure, et hier soir, nous étions dans cette fiction là, l’immensité d’un rêve dont les œuvres sont les confidentes et les inspiratrices. « Que la jouissance que m’a inspirée l’acquisition de chacune d’elle soit redonnée, pour chacune d’elle, à un héritier de mes goûts ». La phrase d’Edmond de Goncourt, est imprimée en grande largeur. L'exposition est ouverte samedi et dimanche de 9h à minuit, et lundi, jusqu'à 13h.