Le 22 Sep 2008, par Laurence Benaïm
L'esprit Stiletto selon Alber Elbaz
Les bourses s’écroulent et rebondissent... Mais il faudra tout de même 700 milliards pour stopper la crise, annonce le Figaro. Panne de croissance, destructions d’emplois, ménages inquiets. De New York à Londres, la mode joue les pom pom girls, surjouant une bonne humeur épatante, avec gros pois, grosse caisse et tralalas flashy. Cette semaine, Milan. La suivante, Paris. Quelque chose d’intense, de plus dense, semble s’y jouer à chaque fois. Sans doute, parce que c’est là et pas ailleurs, qu’un Alber Elbaz, peut vous expliquer la différence entre les larmes qui coulent sur la joue et celles qui restent à l’intérieur, les plus douloureuses.
Après son expérience chez Saint Laurent, il raconte qu’il a voulu être médecin. Il a renoncé en lisant le récit d’une femme qui avait perdu un enfant dans un attentat, l’autre ayant perdu ses deux jambes. Il y a des douleurs qui ne guérissent jamais. Et le plus puissant antalgique est aussi, à ses yeux, au nom de toutes les femmes qu’il révèle, la beauté. Une amie lui confie : « Dans tes robes, les hommes tombent amoureux de moi ». Il répond, « Je préfèrerai que ce soit toi qui tombe amoureuse... »
Il donne la force, tout en magnifiant la fragilité , quelque chose est là, dans ses volumes prêts à se rompre, mais qui auréolent le corps d’une grâce surgie d’un autre temps, et pourtant jamais nostalgique. Sans doute parce que tout l’effort que plaçait un Dior dans les armatures, les prothèses, il l’emploie à les faire disparaître, a soutenir une jupe, un col, par des drapés, des plis aériens, qui se placent tout seuls, et se fixent d’un zip, d’une agrafe, le temps d’une apparition, et de celles qui fixent les souvenirs.
À notre table, Michal Rovner, ennuagée de tulle champagne criblée de bouts de miroir. Dans ses yeux, ce don pour ce qu’elle appelle ses « fragments d’humanité », silhouette en vol, dont elle capte l’essence, sans que nous sachions si celles-ci tombent ou prennent leur envol. Rien de narratif, tout s’offre içi à l’imaginaire, dans cette calligraphie du mouvement, ces personnages réduits à des tâches brunes, bleues, se hâtant lentement sur les pierres millénaires. Alber, Michal, comme deux enfants, jonglant avec les ombres et les silences.
En face, un représentant de l’université de Jérusalem, qui n’arrête pas de faire du dropping name, et nous demande « pour la France, qui est mieux, Amoz Oz, ou David Grossman ? » , attaché à trouver les bons noms, les bons logos, pour ses fund raisings sessions. Le lendemain, à St Briac, avec D, nous parlons d’Yves Saint Laurent. Encore, toujours. Impossible de trouver la bonne temporalité pour lui. On évite le passé, comme le présent, multipliant les contorsions qu’on réserve aux gens dont on ne sait pas si on peut les tutoyer ou pas. On n’y arrive pas. Il est là, allongé, sur son lit de mort, avec ses « si belles mains ». Et ce silence, sous ce soleil d’or.
L.B.
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