Le blog de Laurence Benaïm

Le 19 Fév 2009, par Laurence Benaïm

MONSTRES SACRES

  • Une silhouette du défilé Derek Lam, automne-hiver 2009, inspirée par les intérieurs d'Yves Saint Laurent et de Gabrielle Chanel

    Une silhouette du défilé Derek Lam, automne-hiver 2009, inspirée par les intérieurs d'Yves Saint Laurent et de Gabrielle Chanel
    ©D.R

Dans cette époque confuse, où les faussaires tendent de gommer les noirceurs de l’Histoire, que faut il penser de la mode, lorsqu’elle s’acharne à reproduire des signes, à ce bon goût, dont parlait Cocteau, dans Portraits Souvenirs, « qui installe le mauvais goût d’hier sur un socle et ne produit autour de soi aucune énigme, rien de significatif ». Raquel Zimmerman n’est plus blonde, et comme d’autres, elle défile à New York, au cœur de cette ville où le jaune citron de Michael Kors, les turquoise et les roses chewing gum de Marc Jacobs, les imprimés léopard de DVF tentent d’endiguer la baisse de moral provoquée par la récession. Si dans cette ville verticale, si, à l’image de ceux qui doivent hurler pour être entendus, les couleurs doivent claquer pour être vues, les derniers luxes parisiens s’offrent peut être dans l’art de la nuance, ou mieux, de ces images en noir et blanc, révélant soudain une palette infinie d’émotions et de souvenirs. Là encore, des souvenirs rattrapés par l’instant : pour son défilé de l’automne hiver 2009-2010, présenté hier à New York, Derek Lam a choisi, sur fond de drapés or, et de motifs orfévrés, de s’inspirer des intérieurs d’Yves Saint Laurent et de Coco Chanel…Pourtant, je ne peux m’arrêter de feuilleter ce livre, qui m’a été envoyé recouvert d’une feuille de papier cristal : « Mademoisellle » album de photographies de Douglas Kirkland, prises au cours de l’été 1962. Cette date, qui pourrait sembler insignifiante, perdue quelque part entre la fin de l’âge d’or couture et le triomphe de la mini-jupe, le lady look de l’après guerre et les couettes de Sheila, pourrait bien être le point P d’une histoire de la mode. On se souvient des photos de Pierre Boulat, le frenchy de Life, dans les coulisses d’Yves Saint Laurent, de celles de Jerry Shatzberg, qui a récemment publié un livre marquant cette immersion, rue Spontini, toujours dans la maison de couture d’Yves Saint Laurent, en janvier 1962. Cette fois, il s’agit de Gabrielle Chanel. Un nom devenu légende. Quatre rangs de perles, un tailleur crème gansé de noir, un canotier qu’elle garde même pendant les essayages, une paire de ciseaux portée en sautoir, des mains qui semblent se démultiplier quand elle ajuste une épaule, épingle le devant d’une robe, fume une Kent. Quelque chose d’incroyable se dégage de ces images sur le vif, ramenant le personnage à l’humanité dont le temps l’avait dépouillée. On la voit rire, sourire, partager des moments de complicité avec ses ateliers, et même caresser la joue d’un mannequin, entrer au 31 rue Cambon, marcher dans la rue, (je n’avais jamais vu de photos de Chanel, en extérieur). Elle est extrêmement concentrée, totalement à ce qu’elle fait, même dans ces silences dont profite le photographe pour prendre du champ, la révéler, seule, assise, sur son canapé de velours, devant cette enfilade de livres que sépare un miroir baroque. Elle n’a plus que neuf ans à vivre. Une éternité. Et comme le note Karl Lagerfeld dans cette émouvante préface, elle semble dire à ce jeune photographe : « Quoique que vous me donniez, et si c’était juste un sourire, vous ne pourriez le reprendre, je le garderai comme un trésor toute ma vie ». Mademoiselle, photos Douglas Kirkland, préface de Karl Lagerfeld, Steidl.
hitorique du blog de Laurence Benaïm

Stiletto 224, rue Saint-Denis, 75002 Paris - Tél. : + (33) 1 47 20 26 55 - Fax : + (33) 1 42 60 03 08