Le 19 Juin 2008, par Laurence Benaïm
Jerry Hall, Jean Pigozzi and Mick Jagger, Paris 1978.
©Jean Pigozzi
Je suis à Berlin au Savoy Hôtel, et la tête me tourne, dans l’ivresse de ces vingt quatre heures passées avec June Newton, et toute cette “famille”, venus pour l’exposition Pigozzi and the paparazzi, (Salomon, Weege, Galella, Angeli, Secchiaroli, Quinn and Newton), à la Helmut Fondation. Impressionnée par la force de cette femme, 84 ans, à laquelle j’ai serré pour la première fois la main hier soir, dans ce restaurant où elle porte un toast à la vie, à “Johnny”, June Newton, alias Alice Springs, coupe de cheveux à la Louise Brooks et baskets blanches. Vive, solaire, derrière ses lunettes rouges. Son lipstick rose, ce matin au petit déjeuner, sa façon de célébrer le beau temps, et quelques heures plus tard, après une conférence de presse, des interviews, de chanter sous les lustres à bois de renne du Forsthaus Paulsborn, “la ladi dadi all good friends and jolly good company”. Rien ne semble l’impressionner et tout l’émerveille. A sa gauche, Benedikt Taschen, éditeur, costume rayé de villégiature. A sa droite, Mathias Prinz, l’avocat d’Helmut et celui de Karl Lagerfeld, celui qui a fait d’ailleurs interdire le film d’Altman en Allemagne. Entre le consommé “Célestine” et l’assiette de chanterelles-asperges, sa belle épouse, P.R aux oreilles diamantées, me parle de leurs vacances, quinze jours en Sardaigne, dans leur maison, quinze autres à Nantucket. Ils ont quatre enfants, je leur demande s’ils ont des uniformes pour l’école, ils me répondent que les uniformes et les drapeaux sont des sujets un peu “tough” en Allemagne. A ma droite, un créateur de bijoux qui vit entre Los Angeles et Londres, déteste Bush, mange également végétarien. Retour à June, qui me demande de venir m’asseoir à côté d’elle. J’aime ce Vitus Spatburgunder, suave et vigoureux, qui me fait oublier les têtes de cerfs et d’ours à l’entrée. Nous trinquons une nouvelle fois. June en noir et blanc n’est que couleur. Nous allons en car au cimetière. Jamais je n’ai vu un cimetière aussi gai, frais, où les fleurs ne sont pas déposées, mais surgissent de la terre. A trois tombes de celles d’Helmut, une plaque pour Marlène Dietrich. “Me voilà debout aux repères de mes jours”. June fait une photo du groupe. Et demande avec humour, “il est là?”. Le destin qui aurait pu faire d’elle la gardienne d’un temple, offre au monde une leçon de courage et d’amour. Avec elle, nous sommes à l’intérieur d’une photo de Newton. Il est là, partout. Dans cette Fondation, -l’un des musées les plus visités de Berlin-, lieu qu’elle a pensé, avec lui, deux ans avant sa mort, non pas comme un sanctuaire, mais comme un espace traversé par l’énergie d’un homme dont elle a fait de la vie, une oeuvre, et de l’oeuvre, une vie. Elle nous annonce que pour les 90 ans d’Helmut, en 2010, elle exposera les photos du livre Sumo, en grands formats. On est loin, très loin de la prétention qui plombe le monde des musées, de l’art, des accrochages. Même au coeur du “shrine” dédié à l’homme, la vie est toujours là, qui bondit au milieu des larmes : Helmut déguisé en bonne soeur, Helmut à l’hôpital, et June torse nu. Et puis les lettres, dont celles d’Avedon, de Margaret Thatcher, d’Yves Saint Laurent : “Il était Dieu et son âme restera comme un hymne de gloire dans le domaine de son métier. Mais aussi, on ne peut oublier quel homme il était, généreux, passionné par la vie, amical, fraternel…” Je retourne dans la June’s Room, puis dans les salles dédiées aux photos d’Helmut Newton, avec des paparazzi. Créatures sublimes, jaillies de la foule, telles des divines, d’un gâteau hollywoodien. Il y a un côté bon enfant, jusque dans les “snaps”, que l’on regarde comme on boirait du chanmpagne. Bubbles forever. June, qui ne répond pas aux interviews, mais aux questionnaires, accepte de parler aux caméramen de la télévision. Elle semble regarder toujours devant, elle dit que son appareil photo, qu’elle tient constamment à la main comme si c’était un téléphone, est un peu une extension à elle-même.
Chemise à fleurs, voix nasale à la Noiret, Johnny me parle de sa piscine noire d’Antibes, dessinées par Sottsass, de sa collection Limoland Destinée à des R.O.M (Rich Old Man), présentée la semaine prochaine au Tranoî à Paris. Il cultive le dandysme en poussant l’excès jusqu’à se déguiser en touriste, avec son polo jaune fluo et son sac à dos. Il dit qu’il a commencé à faire des photos à l’âge de douze ans, -avec une admiration qui n’a pas tari, pour Robert Frank, the big master- et vu sa première prostituée un an plus tard, à Hambourg. En matière de photos, il dit qu’il ne s’intéresse pas au résultat, mais à l’action. Right people at the right time. Mick Jagger, Carla Bruni, la reine d’Angleterre, tous défilent devant son objectif, un numérique à 200 dollars. “Mon avantage, c’est que j’ai un gros poing dans lequel je tiens mon appareil. Et que je prends les photos très vite…” A voir d’urgence.
L.B.
Exposition Pigozzi and the paparazzi
Du 20 Juin au 16 Novembre 2008
Helmut Newton Fondation, Berlin
Stiletto 224, rue Saint-Denis, 75002 Paris - Tél. : + (33) 1 47 20 26 55 - Fax : + (33) 1 42 60 03 08