Le blog de Laurence Benaïm

Le 04 Juin 2008, par Laurence Benaïm

Mercredi 4 Juin 2008

C’est une enveloppe blanche calligraphiée à l’encre noire. A l’intérieur, on y trouve un carton : « Laissez Passer pour assister aux obsèques de Monsieur Yves Saint Laurent, Eglise Saint Roch, 296 rue Saint Honoré, Paris 1er, le jeudi 5 juin à 15H30 ». La maison avait annoncé vendredi à 11h, c’est donc jeudi à 15H30, c’est Nicolas Sarkozy, qui aurait fait avancer la date, selon la presse anglaise. 11h, c’était l’heure du premier défilé pour la presse et les VIP. 15H, celui des clientes. Eglise Saint Roch donc, « paroisse des artistes », m’a rappelé au déjeuner Jean Cassegrain, directeur général de Longchamp. Cet après midi, l’œil mascara d’Alexandre Zouari, était triste. Tout empli de cette chose indicible, qui donne à Paris des airs si mélancoliques, ce temps, ce ciel couleur de cachemire, tout mouillé de nuages qui vont s’écrouler sur nos têtes jeudi. Je suis passée à la Fondation, qui pour moi demeure d’abord la maison de Couture. Il y avait à l’entrée des hommes en costume noir, Didier, son chauffeur.  Des gerbes de fleurs. Généreuses et déjà abîmées, de celles qu’il n’aurait jamais voulu voir là, avec leurs pétales un peu jaunies. En face, sa voiture , comme un écrin de métal, dans la rue Léonce Raynaud, aussi brillant que la croix de la pharmacie est lumineuse. On dirait qu’ils flirtent, ces deux là. Je monte ces douze marches dont le bruit m’est si familier, le craquement de la moquette à ramages verts. Cette courbe ascendante, qui vous donne toujours l’impression d’être observée d’en haut. Moujik est là. C’était le signal, avant, de la présence d’Yves Saint Laurent. Mais Moujik est là, tout seul, dans le bureau de Danièle Leclerc, il vient me lécher mon pantalon noir. J’ai peur qui me morde. Moujik combien ? Moujik 4.  La mort rentre par tous les côtés, malgré cette incroyable énergie qu’elle suscite, dans l’organisation d’un évènement qui remet tout le monde en piste, nous ramène dix ans en arrière, au temps des défilés, des placements, des premiers rangs  . Dans la salle de presse, Pierre Bergé, assis, regarde ses SMS, m’embrasse,  lui qui court partout, est là, au milieu des journaux, des magazines que la maison continue d’acheter en quantité,  tradition de l’archivage oblige, et qui donnent au bureau un air de camp retranché, avec en lieu de carte d’état major, la salle. Dominique Deroche file, elle a rendez vous avec la sécurité de l’Elysée. Je voudrais aider, faire quelque chose. Je n’ai juste rien à faire là. Je suis venue pour prendre mon carton d’invitation, que j’ai peur de perdre, de froisser. Je retrouve Catherine, la dernière à avoir travaillé avec lui, maigre, avec des bijoux et des lèvres qu’elle a peintes en rouge, et ces yeux noyés de chagrin.  Je rentre chez moi, sous la pluie glacée. Je ressors cinq heures plus tard, pour aller à l’enregistrement de l’émission de Guillaume Durand, sonnée. On dirait parfois que les maquilleuses, les gens de l’ombre, comprennent mieux ce qu’il a été que les officiels, les gens d’en haut. Il y a ceux qui se noient dans les hommages, les mots révolution, élégance, flottent comme des vieux cadres dorés, à la surface d’une mer démontée. Ceux qui disent, comme Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement, « la mode, moi je n’y connais rien ».  Je lui ai dit que j’allais lui envoyer mon livre. Mon rêve serait une fois pour toutes, qu’on arrête de se demander s’il était un artiste ou un couturier, qu’il soit dans les livres d’histoire, que la pire des solitudes serait pour lui, outre celles des honneurs qui figent, celle du malentendu, de l’incompréhension, même si sa force est de rester, le mystère même. Hagège, brillantissime, a le dernier mot. « Qui mérite d’être imité ».

L.B.

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