Le blog de Laurence Benaïm

Le 25 Fév 2009, par Laurence Benaïm

Modèles sans passerelle

  • Solaires strass turquoise et verres gris, LANVIN collection été 2009

    Solaires strass turquoise et verres gris, LANVIN collection été 2009

« Elle était d’une beauté si rare que, au moment où elle paru à l’entrée de l’appartement, il sembla qu’elle y répandait une sorte de lumière qui lui était propre..(…) Les nobles damoiselles en furent malgré elles éblouies. Chacune se sentit en quelque sorte blessée dans sa beauté.. » C’est ainsi que dans Notre Dame de Paris, Victor Hugo décrit l’entrée en scène de la « bohémienne ». Faut-il retrouver dans ce choc, celui que provoque l’annonce d’un concours de SDF en Belgique ? Mannequin/ SDF. Deux entités renvoyant à deux mondes que tout sépare. Le podium contre le bitume. Le temps illimité de l’artifice et des jeux de miroirs contre l’invisibilité sociale, la disparition lente et sûre de soi dans un monde où l’on n’existe plus pour personne. Ce concours si décrié, catalogué comme une Star Ac du misérabilisme, a quelque chose de pathétique. Sûrement, parce qu’il enchaîne des femmes à un provisoire devenu permanent, et qui n’ont d’autre salut, pour exister, que se soumettre à des rituels de manière mimétique, le défilé, le ruban en travers du torse etc..Mais pourtant, il sonne aussi comme un élan, une envie de se reconstruire, d’affirmer que la quête de la beauté est un droit et un langage, une traversée, plus forte que tous les enfouissements, les bleus, les bosses, les brûlures de l’âme et du corps. Un désir d'autant plus dérangeant que les mannequins semblent condamnées à devenir les ombres d'elles mêmes, de leur histoire, présences fantomatiques sur les podiums de New York, Londres, Milan, Paris, suspendues au dessus du vide, flottant dans ces vêtements comme on promène une absence, au coeur de l'incertitude, et de cette crise d'anorexie géante dont souffrent les boutiques du monde entier. On mesure le temps parcouru, entre le vingtième siècle et aujourd’hui, entre Chanel, la première à habiller les femmes du monde en bonnes, et Rei Kawakubo (Comme des Garçons), qui proposa des pulls troués au début des années quatre vingt, entre le premier défilé de Martin Margiela (dans le métro parisien), ou encore le triomphe du style Deschiens dans les années quatre vingt dix. En 2009, cette « irruption » des SDF dans le monde paramétré des concours de miss, sonne comme un cri, la mise à nu d’une époque, sans costume de scène derrière lequel se cacher, pareille au cri du condamné à mort de Victor Hugo, qui pleurait de ne plus pouvoir broder d’arabesques « sur la rude et mince étoffe de la vie ».

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