Le 06 Sep 2010, par Laurence Benaïm
The Love Doll / Day 8 (Lying in Bed), 2009
©© Laurie Simmons, Courtesy JGM. Galerie, Paris
Samedi dernier, jour de la « rentrée » des galeries parisiennes, une foule de bobos envahit les rues du Marais, dans une sorte de béatitude éclairée, exposition de hâles prolongés par l’été indien, le long des rues de Turenne, Saint Claude, Charlot. Sur les murs, les vidéos avaient disparu. Ne subsistaient que des présences peintes, photographiées, dessinées, témoignant peut être d’un retour au métier, en marge de l’envahissante culture de l’entertainement. Beaucoup d’ombres aussi, beaucoup de fantômes, d’évocations placées sous le signe du passage, (Roman Opalka à la Galerie Yvon Lambert), de la métamorphose, de l’attente, du trompe l’œil. Je pense encore à l’étrange ballet domestique célébré par Kaz Oshiro à la galerie Frank Elbaz. Des objets usuels, poubelles, meubles de bureau, qui semblent voués à la casse, se retrouve exposés, tels des ready made. Il s’agit pourtant d’objets entièrement construits de A à Z, dans une approche hyperréaliste qui met en scène l’altération, la rouille, les fissures. La crise n’est pas terminée, que la peur d’une autre frôle les êtres sans complètement les atteindre, et chacun trouve son salut dans une sorte de bulle où la réalité et l’imaginaire se télescopent. Je pense encore aux portraits de la Love Doll de Laurie Simmons, à la JGM Galerie, une artiste qui met en scène une poupée japonaise, comme une femme, dont le corps, pour autant qu’il soit de silicone, est habité par une présence presque charnelle. Une présence d’autant plus étonnante, dans une époque submergée par des images dont la mode se fait le faire valoir cette saison : retour à la poupée de chair, aux rondeurs affirmées, aux courbes sinueuses, chignons siglés Prada, et talons aiguilles, pour célébrer dans un vent d’optimisme, le triomphe de l’après guerre, l’âge d’or d’une haute couture largement marquée par les coups d’éclat de Marc Jacobs chez Louis Vuitton, et de ses nouvelles Jolie Madames. Ceux qui arrivent à rester ancrés dans la réalité tout en faisant rêver se comptent sur les doigts d’une main. Je pense à Alber Elbaz, chez Lanvin, invité à créer une collection spéciale pour H& M vendue à partir du mois de novembre. Une manière de montrer que la séduction n’est pas un mirage ? Mais où sont passés Helmut Lang, Jil Sander, Hedi Slimane. Auraient ils été aspirés dans le trou noir de la mode ?
Ce matin à la piscine, mon regard s’est attardé sur le visage d’une femme, beaucoup plus pâle que les autres. Son air restait étonné, figé dans une béatitude interrompue par un nez très fin, une bouche aux lèvres pneumatiques rose buvard. Elle me rappelait quelqu’un. Au bout de quelques minutes, je m’aperçus que la personne dont elle était le sosie, n’était pas une cousine lointaine, mais cette femme qui avait du être opérée par le même chirurgien. Même candeur artificiellement retenue par des coutures invisibles derrière les oreilles, mêmes yeux bridés par le zèle jeuniste. Elle portait le même visage que l’autre. Je veux dire qu’elle s’était achetée le même. Un masque assez cher, trahissant son envie de prolonger ce qu’elle ne serait plus, autant que de devenir une autre. Je ne peux m’empêcher en la regardant de penser aux êtres sans visage de Gideon Rubin, un artiste dont la Galerie Karsten Greve organisait hier, la première exposition personnelle en France. Né à Tel Aviv en 1973, il projette sur chacun des êtres qu’il met en scène, de manière assez posée, des identités confisquées, des portraits dans lesquels chaque spectateur enfouit sa propre histoire. Quand Douglas Gordon met des miroirs à la place des visages de Jackie Kennedy ou d’autres divines, là où Christian Boltanski inventorie des portraits d’anonymes, Gideon Rubin célèbre la présence absence à partir de photos d’anciens albums photos qu’il se procure sur e-bay, voyageant de l’Europe des années 30 à la Chine des années cinquante dans un no man’s land peuplé de fantômes familiers. Petit garçon dans un arbre, fillette sur un rocher, scènes de mariage, annuaire d’une vie domestique faussement naïve que vient dramatiser la présence d’un couple poussant un landau, le visage caché derrière un masque à gaz. « J’aime imaginer un dialogue entre l’œuvre et celui qui la regarde » dit Gideon Rubin, dont la petite fille présente au vernissage, semblait telle une fleur, échappée d’un tableau.
Others, Gideon Rubin, Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003 Paris.. Jusqu’au 30 septembre 2010. http://www.artnet.com/kgreve-paris.html
Love Doll, Laurie Simmons, JGM Galerie, 79 rue du Temple 75003 paris, Jusqu’au 9 octobre 2010. www.jgmgalerie.com
Stiletto 224, rue Saint-Denis, 75002 Paris - Tél. : + (33) 1 47 20 26 55 - Fax : + (33) 1 42 60 03 08