Le 07 Oct 2010, par Laurence Benaïm
La saison qui s’achève laisse derrière elle un parfum étrange, aux notes contradictoires. D’un côté le catéchisme de la modernité, dans ses leçons d’épure, parfois sentencieuses, de l’autre, le désordre assumé de la vie, la régénération par le chaos chromatique, un sursaut d’énergie débridée. Les corps plats des mannequins en seraient le miroir, les écrans plasma sur lesquels se projetterait l’histoire en marche. Le défilé Louis Vuitton, signé Marc Jacobs en est la plus glorieuse démonstration. Dans un décor noir qu’on aurait juré surgi des années Biba, le voici qui met en scène ses belles de nuit, échappées de la Cinémathèque des années Saint Laurent, avec sa farandole de références « camp ». Bouche rouge laque et sac à chaînette en bandoulière, toutes les filles semblent s’appeler Loulou, Paloma, Jerry... Loin des terrasses artificiellement ensoleillées, nous voici sous les sunlights des nouvelles nuits chinoises. En 1977, à l’époque de la collection Opium créée par Yves Saint Laurent, la Chine se révélait encore dans un tourbillon de fêtes imaginaires. « Des terrasses et des pagodes du Pavillon rouge, je vois danser mes rêves sur les eaux argentées du fleuve Amour ». L’opulence irradiait sur les podiums aux accents de Carl Off, Stevie Wonder ou Wagner. La force de Marc Jacobs n’est pas d’imiter Yves Saint Laurent, -comme l’avait fait assez littéralement Tom Ford lors de sa dernière collection chez YSL-, mais de prolonger une vision soutenue par l’actualité quotidienne. Un Macao on line revampé de soies couleurs de fards, et de fantômes esthétiques démultipliés. Une Chine maîtresse du monde, où les manches pagodes, les coolies de satin soutachés de passementerie, les robes lamées sont comme les polas en trois D d’un empire du milieu affranchi de tous les complexes. Du bon et du mauvais goût. Oui, dans cette fresque en crêpe de Chine, Marc Jacobs évoque un eldorado puissant et glorieux, de ces maîtresses de tycoons telles surgies d’un Shanghai Gesture du vingt et unième siècle ; sur ces samourai girls aux sandales aux talons si fins qu’ils semblent calligraphiés, les iris oranges se déploient sur la soie bleu paon, les robes Charleston aux longues paillettes multicolores électrisent le style joyeusement serti de références et de citations, qu’il s’agisse des tigres brodés de Krizia ou Kansai, et des mélanges cosmétiques de bleus, de verts, de violets et d’ocres de Monsieur Saint Laurent. Marc Jacobs vient saluer, en chemise de satin noir. Sa force suprême est de ne pas avoir peur de ses excès, d’aller jusqu’au bout de toutes ses passions et de les faire partager. Voici le vertige retrouvé de toutes les opening nights du monde... Marc Jacobs ne se regarde pas faire des robes, il parle des fêtes qui les rendent nécessaires. Etat d'urgence de la fantaisie dont H&M, Zara, seront les premiers à capter les feux néo kitsch. Nous voici dans un studio 54th téléporté à Hong Kong, une maison de thé disco, un Buenos Aires rive gauche envoûté par l’Orient Extrême, une nouvelle Asie des Lumières, prête à contenir tous les sortilèges du monde.
Stiletto 224, rue Saint-Denis, 75002 Paris - Tél. : + (33) 1 47 20 26 55 - Fax : + (33) 1 42 60 03 08