Le blog de Laurence Benaïm

Le 04 Mar 2011, par Laurence Benaïm

Pour un new deal de la mode

  • Atelier Christian Dior

    Atelier Christian Dior
    ©DR

L’affaire qui secoue la mode depuis les insultes proférées par John Galliano au café la Perle, à Paris, est plus qu’un fait divers de la couture parisienne.  Elle met à nu le décalage entre les apparitions fardées d’un être qui soignait ses sorties sur le podium, après chacun de ses défilés, dandy, gitan, torero ou cosmonaute et la réalité sordide d’un soir d’alcool, en forme de check out social. Lamentable manière de déchirer l’écran d’un True Man Show, où chacun n’est assez assez (assez beau ou belle,  assez musclé, assez mince, assez connecté, assez médiatique, assez riche, assez diva) pour diriger une maison, un magazine, projeter autour de lui, ou d’elle une aura totalement indépendante du travail réellement effectué. En annonçant la suspension de John Galliano, la maison Dior a pris la décision que beaucoup attendaient depuis des mois, face à une situation de plus en plus embarrassante. L’affaire révèle encore les dangers de la starisation sur tous les fronts, au nom d’une cosmétique de l’apparence devenue de plus en plus obsessionnelle, dans un paradis numérisé et retouché au laser, au Botox ou à la palette graphique et dont les héros du jour sont les bloggers, les publicistes et les stylistes, animateurs en chef d’un paradis sous influence au bord de l’implosion.

Un an exactement après le suicide d’Alexander McQueen, cette auto-liquidation est une sonnette d’alarme. Trop de frustrations, trop de décalage encore entre ces jeux de miroirs virtuels, ces batailles d’égos surdimensionnés se livrant une guerre à travers leurs jambes, leurs chirurgiens, et leurs coaches et la réalité d’un monde qui voit la mode, comme une galerie de people, dans un contexte social ultra tendu par les inégalités sociales. Quelles sont les critères de la compétence, quelles sont les sanctions de l’indicible, quel est l’avenir de toute une génération qui n’a jamais été aussi passionnée par la technique et par la recherche du beau, avec une émotion palpable, qu’il s’agisse de Guillaume Henry chez Carven, Haider Ackerman, Bouchra Jarrar ou Rabih Kayrouz.

 

Ce faisant, l’affaire John Galliano occulte encore la réalité populaire d’un métier, où le principe même énoncé par Christian Dior (« renouveler le sentiment amoureux ») a toujours été au-delà du principe de création artistique, une industrie du désir , un artisanat, une école de la fantaisie et de la rigueur,  dont les acteurs trop souvent réduits au second rôle, voir à l’anonymat sont les directeurs de studio, les premiers et les premières d’ateliers, toutes les petites mains du Flou et du Tailleur, mais tous ceux qui travaillent pour les parfums, les cosmétiques, les accessoires, dans le monde entier. C’est justement de cette reconnaissance dont il est question aujourd’hui, alors que le retour de la consommation de luxe depuis 2010 s’appuie moins sur des signes visibles et bling que sur des produits manufacturés qui font sens, en termes de savoir-faire.

 

Le danger d’une telle « affaire » est qu’elle renforce l’idée qu’un « studio de création » vaudrait mieux qu’un seul créateur, toujours passible de up and down incontrôlables, et de désordres mentaux  chimiquement incorrects.  « Mon arme est le regard que je porte sur le monde » affirmait Yves Saint Laurent. Il est étonnant de voir combien cet homme qui a connu tant de problèmes d’alcool et de drogue demeure encore un modèle d’éblouissement et d’inspiration. A en juger par les collections de l’hiver 2011-2012 présentées à Milan,  il fait figure de « it-mythe » absolu. Entre les manteaux Belle de Jour et les fondus enchaînés de bleu vert, les blouses cravatées en crêpe de Chine et les smokings en pagaille, son vestiaire apparaît sur tous les podiums, en jingle du style. Et telle est encore la magie d’un monde qu’on croyait enterrer par les rétrospectives, de se redéployer là, où encore les maîtres de la coupe, comme Balenciaga ou Pierre Cardin, continuent de rayonner, on l’a vu respectivement dans les collections Jil Sander ou Prada.

 

Certes, ce n’est pas dans les musées que le patrimoine se perpétue ; Son écrin est irréductible à un conservatoire, il est tissé d’invisibles secrets, il est lié à des gestes, des sentiments, des silhouettes dont les couturiers ont précisément capté l’essence. Le temps semble être encore le meilleur allié du style de cette vérité de l’allure, qui donne encore à des actrices, Catherine Deneuve en tête, Anouk Aimée, Faye Dunaway, Delphine Seyrig ou Monica Viti, des rôles sur mesure pour l’hiver, loin des glamazones du tapis rouge qui luttent pour exister, à travers des contrats vantant leur image lissée par la retouche. Loin encore de ce monde qui étouffe dans ses certitudes, avec ses mannequins superstars et ses cinq photographes réalisant à eux seuls quatre-vingt-dix pour cent des campagnes publicitaires.

Loin encore de toutes les gesticulations des premiers rangs animées par les seules volontés de pouvoir.

 

Dans une quête de sens, l’avant-garde retrouve le silence de l’atelier, s’oriente aujourd’hui vers la matière, l’enrichissement par le contenu,  le souci obsédant de l’expression affranchie de tous les marqueurs trop voyants d’une époque réduite à ses signes, ses vociférations et ses flashes. Le nombre d’expositions et de livres consacrées à l’Antiquité augmente cette quête de l’Idéal, dont Madame Grès, à laquelle le Musée Galliera hors les murs consacre une exposition ce printemps à donné toute sa vie. C’est du retour de la texture dont il est peut-être question aujourd’hui, retour du sens, de la légitimité, du contenu soutenu certes, par des applications digitales qui rendra aux maisons les clefs de leur trésor: la communauté de valeurs, le rêve retrouvé,  la force généreuse de la transmission.     

 

hitorique du blog de Laurence Benaïm

Stiletto 224, rue Saint-Denis, 75002 Paris - Tél. : + (33) 1 47 20 26 55 - Fax : + (33) 1 42 60 03 08