Le blog de Laurence Benaïm

Le 08 Juil 2008, par Laurence Benaïm

Provence follies

  • Coco Rocha, “Conte surréaliste” Londres, Angleterre, 2006.

    Coco Rocha, “Conte surréaliste” Londres, Angleterre, 2006.
    ©Tim Walker

Il est environ dix heures du matin à la terrasse de l’hôtel Nord Pinus. Frank Gehry en tee shirt noir, attend son petit déjeuner qui n’arrive pas. Et Johnny Pigozzi peste en regardant son œuf coque servi dur avec une orange pressée. Elisabeth, sa curator, lui interdit de manger du pain. Nous nous préparons à la longue journée marathon vernissage des Rencontres d’Arles, avec escorte ministérielle, conseillers généraux et attachés en tout genre, qui se déplacent en groupes contre lesquels nous allons battre à contre courant.

A la maison Van Gogh, Christian Lacroix trouve l’énergie de bondir, sortant du rang pour venir nous saluer, dans sa veste en jean, roi d’une cité retrouvée dont il habille les lanternes de roses, et l’avenir de mille et une couleurs. Johnny Pigozzi s’est arrêté pour s’acheter un énorme sandwich, il s’autorise avec les autres, ce qu’il refuse à lui-même, des jugements terribles. « Tiens, celle-ci elle a des jolies jambes, mais des vilaines dents ». Ou encore, en voyant passer trois ex rédactrices en noir, « tiens, voilà la police de la mode ». Il se frotte contre un mur pour dénouer une tension dorsale.

La chaleur n’est pas aussi écrasante qu’en Avignon, véritable cocotte minute culturelle, où les affiches de théâtre accrochées un peu partout sur les murs, les poteaux, forment un concert inaudible. C’est sans doute dans la pièce rouge sang aux vanités de Douglas Gordon (Fondation Yvon Lambert, jusqu’à fin octobre), qu’on se sent le mieux. Loin de ces tenanciers aux sourires tirelires, de ce Midi sans partage, où la gauche caviar vient assécher un peu de son fiel et manger des soupes d’égos à la sauce piquante, « elle n’a pas voulu me donner des contacts de collectionneurs, c’est son fond de commerce » - se délecter des derniers gossips élyséens – « rien ne va plus entre Carla et Nicolas-. L’air est lourd de haines, de tensions, « moi je vous le dit, il leur faudrait un bon 14 juillet », (un serveur), qui finissent par plomber ce doux soleil provençal.

Sans abris aux abords des gares et femmes en capeline, familles Front National et barbus, tous se frôlent comme dans un monde partagé entre la sauvagerie et la sophistication la plus « entre nous », avec là, ses poubelles et ses désolants snack-kebabs en bord de Nationale, et ses hôtels de charme aux rideaux de coton blanc et embrases de cordes, tapis jetés sur la pierre au bord d’un bassin de riad, verres de rosé et photophores éclairant les conversations du soir : « Alec Soth au Jeu de Paume, j’ai détesté l’accrochage ».

Retour à Arles donc, où avec Frank Gerhy, qui a revêtu sa chemise bleu Klein (« Banana Républic ») me dit-il d’un air jovial, nous montons dans la voiture avec chauffeur pour aller au déjeuner officiel donné aux Alyscans, le futur hôtel de Maja Hoffman, maison provençale que lui réaménage India Mahdavi pour 2009. India nous montre la chambre témoin, avec salle de bains à zeliges et marbre rouge. Tout le monde fait la queue pour le buffet, Olivier Poivre d’Arvor tient son assiette comme un volant.

A 14h30 , le cortège s’ébranle, lamentable vision des desserts qui s’effondrent dans les doigts de ces huiles de la culture. Maja H, souveraine. Cette femme richissime ne quittera pas ses sandales orange fluo de la journée, arpentant bientôt avec une énergie de marathonienne, la Grande Halle du Parc des Ateliers, qui abritera prochainement la Fondation Luma, à partir de 2011. Frank Gehry s’assure que nous ne sommes pas des critiques d’architecture, il dit que les théories et les concepts finissent par tout ruiner, que ce qui l’intéresse, ce sont les choses sexy. Il parle de musique, de Messian qu’il aime écouter, l’homme est comme ses créations, des immenses bras qui s’enroulent et se décrochent formant des spirale sans fin, en apesanteur, leur présence, comme la sienne, appelle le jeu permanent, le plaisir presque enfantin de la rencontre. Non consommée, sans répartie, elle s’écroule, comme un château de cartes. Je lui demande s’il est content pour Paris, pour la Fondation Vuitton, il me dit qu’il n’est jamais satisfait de rien. Il s’ouvre, se ferme, comme les parois de ses constructions objets, qu’on dirait retenues par des fils invisibles tendus du ciel. Cet homme a la grâce, même lorsqu’à dix heures du soir, il finit par aller s’acheter une pizza dégoulinante de fromage à la pizzeria d’a côté, car il n’aime pas la carte du Nord Pinus.

Elisabeth et Pigozzi sont repartis à Antibes, il y a donc une chambre de libre au Nord Pinus, j’appelle pour savoir si India peut la prendre, et demande incidemment, sachant qu’elle a été payée, si on nous la refacturera « Mais bien sûr qu’on va vous la refacturer ». Après une minute d’attente, on nous dit que les femmes de chambre ne sont pas là, que la chambre, non nettoyée, ne sera pas disponible… Misère du Sud en été. Nos oreilles auront tout entendu, même le lapsus de la ministre, qui voulant parler de Lucien Clergue, bute sur Julien Clerc..rgue. Nos yeux sont pleins d’images, les plus fortes demeurent celles des anonymes, photos de la Préfecture de Police, répertoriant, les belles allongées dites içi les Insoumises (salle Henri Comte), les photographies vestimentaires des années vingt (espace Van Gogh), ou, plus hautes en couleurs, les scènes de Tim Walker (Parc des Ateliers, Atelier de Maintenance), rompant avec la surenchère réaliste de Françoise Huguier, où les rêves en carton pâte de Grégoire Alexandre.

Dans le bar à vin, où nous finissons par échouer, le serveur nous explique qu’il faut attendre son tour, il prend la commande au bout de quinze minutes, et l’attente sera proportionnelle à la digestion difficile des tartines Poîlane Marius un peu collantes. François Hebel, le directeur des Rencontres d’Arles, apparaît, pieds nus, et me raconte un cauchemar d’enfant, sa peur d’oublier partout ses chaussures. La nuit tombe sur la placette, on sort avec sa bombe anti-moustiques. Je n’oublierai pas le sourire des amis, collaborateurs de Maja Hoffman qui se lèvent pour nous saluer, avec cette gentillesse des gens qui ne sont pas d’ici, et projettent encore sur la France un idéal de bonheur qu’elle semble désespérement leur refuser.

L.B.

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