Le blog de Laurence Benaïm

Le 24 Fév 2009, par Laurence Benaïm

SEULS DEMEURENT

  • La vente Yves Saint Laurent-Pierre Bergé

    La vente Yves Saint Laurent-Pierre Bergé
    ©AFP

Hier soir, à Paris, pour la dispersion de la collection Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, le Grand Palais avait plus que jamais des airs de cathédrale. Les 1600 chaises d'acajou disposées pour la vente, le cortège des hôtesses en noir à l'écharpe rouge, l'impressionnante rangée de téléphones blancs, participaient à cette mise en scène ultra solennelle, marquant le début de la vente du siècle orchestrée par Christie's et Pierre Bergé associés. Celle qui devait, en moins de trois heures, adjuger 60 lots à pour un total plus de 206 millions d'euros, avec des records pour Brancusi, Matisse, Mondrian, malgré un Picasso, "ravalé" à 21 millions d'euros. On arrive, mains dans les poches, la tête pleine de "Les bourses dévissent, le dow jones s'ecroule" et là soudain, "c'est dans la salle, c'est bien vu", les enchères montent, montent, au point que l'unité de mesure, devient parfois le million. On traverse des zones de silence, des montagnes d'électricité, tout se décharge dans la voix de François de Ricqlès, vice président de Christie's, sans lequel Pierre Bergé n'aurait pas confié l'ensemble des adjudications à la maison de vente. Il faut le voir mener avec brio, tel un chef d'orchestre, cette salle dont les silences s'écoutent, tous yeux dressés, toutes oreilles tendues: "C'est vous Monsieur", "Sans regret Madame?" Qu'il commence avec l'étude de Gauguin, dont la couleur s'échappe du papier, comme un serpent surgissant de l'ombre, ou demande "Quel musée", lorsqu'Orsay demande une préemption, François de Ricqlès, en smoking de velours, conquiert l'assistance de sa fermeté élégante, cette manière qu'il a soudain de prendre son envol, de jouer avec ses deux bras, comme s'il agitait deux pantins tendus par des fils invisibles, alors que la Belle Haleine de Marcel Duchamp, libère le parfum le plus cher du monde, l'élixir de tous les possibles, un jeu de dé olfactif. Celui du hasard et de l'obsession, que chahute F.R d'une voix presque mate, comme enfouie à l'intérieur, pour repartir, sur un air de crooner in love, "7,9 millions, c'est avec moi, en face de moi"... A l'acheteur qui achète le trésor surréaliste, aussi fragile qu'invisible, j'aimerai offrir ce poème de René Char, "l'ABSENT": 'Ce frère brutal mais dont la parole était sûre, patient au sacrifice, diamant et sanglier, ingénieux et secourables, se tenait au centre de tous les malentendus, tel un arbre de résine dans le froid, inalliable. Au bestaire de mensonges qui le tourmentait de ses gobelins et de ses trombes, il opposait son dos perdu dans le temps. Ils venait à vous par des sentiers invisibles, favorisait l'audace écarlate, ne vous contrariait pas, savait sourire. Comme l'abeille quitte le verger pour le fruit déjà noir, les femmes soutenaient le paradoxe de ce visage qui n'avait pas des traits d'otage." (In Seuls Demeurent, René Char)

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