Le 20 Juin 2008, par Laurence Benaïm
Alice Springs, Helmut Newton. Hollywood, 1996
©Alice Springs
Paris, la nuit, les quais, les chantiers, en allant vers Ivry, les immenses blocs de métal convulsés par la fumée, les Moulins de Paris, la TGB, qui n’en finit pas de s’autocélébrer, muette dans son écrin de verre. Ces rues vides, qu’emplit le silence noir de l’absence, de la difficulté qu’ont ici les architectes à envisager une présence humaine autre que virtuelle, et les parisiens, à admettre que le futur peut s’incarner. On est dans une maquette géante. On n’est plus dans la ville, mais dans un circuit. Je repense à Berlin, à cette « allée des chiens », ombragée de vieux chênes, où la race canine se déploie dans un décor de gravure, avec autour, ces hautes maisons couleur de pain beurré, dans lesquelles un maçon Papageno aurait tracé à la fourchette d’argent, médaillons, pilastres, rotondes et colonnes néo-classiques. Je repense à ce restaurant aux allures de pavillon de chasse. A Johnny, Elisabeth, Sandy, Philippe G, X. M. A ces êtres venus célébrer, autour de June Newton, non seulement un homme, mais l’esprit d’une époque dont ils sont les derniers témoins, parlant français et anglais en même temps, tous des « complete one off », doués pour l’extravagance. « On travaillait beaucoup, mais on s’amusait énormément » Le Carlton, à Cannes. Leurs escapades. Leurs paris. Ces rousses aux yeux couleur champagne rosé. « C’était bon enfant ». Les images d’Helmut Newton les racontent. Et la maxime demeure : « You can’t fuck models and take photos at the same time ». Je les regrette ce soir, en regardant ce couple de collectionneurs qui me parlent de leur régime-hyper-protéiné et de leur shopping à Bâle. Il me parle de sa tranche de dinde Fleury-Michon, et je l’imagine dans sa cuisine de l’avenue Foch. Ce soir pourtant, j’ai envie de me serrer contre ce qui n’est plus, pour garder encore en moi des images, des mots que les lendemains consument. « Junie, Junie … » Les vivants savent parfois prouver que les absents les cherchent plus que tout au monde. Helmut Newton vaporise quelque chose de magique dans la salle du Paris Bar, puis du Daners, ce bar estaminet enfumé de souvenirs, où l’on parle comme on jouerait aux cartes, au milieu de centaines de photos d’actrices, de chanteurs oubliés. June lève un verre, et dit « Ce n’est pas le vin qui parle.. » Dans son pantalon et sa chemise Pleats Please, elle semble prête à tous les voyages, jusqu’au bout de la nuit. « C’est l’air de Berlin, vous pouvez vous coucher à cinq heures, et vous réveiller à sept… » Partir de là, pour descendre en soi, même si la vie est une fiction : je retrouve là l’éditeur José Alvarez, Violetta Sanchez, sublime dans son petit trench blanc. Et qui d’autre sur la Kantstrasse ? Yves Saint Laurent en grand format, dont le regard traverse la photo dédicacée de Jurgen Teller, pour hanter l’assistance. Des confidences se chuchotent, des noms volent, les cigarettes s’écrasent comme des papillons. Rien ne se raconte, mais tout vole, s’imprime, dans l’avion du retour, avec Violetta, on parle des soldes de Saks sur internet, du drapé Parthénon, de David Seidner, et de la future exposition qu’elle organise à la rentrée. Je repense à un certain couturier, assez coquin, pour dire à une femme venue défiler pour la première fois, « je déteste les mannequins », et à ses mannequins, un peu agacées par la présence de ces pièces rapportées, « Mais je lui mets quoi ? elle n’entre dans rien. »
L.B.
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