Le blog de Laurence Benaïm

Le 23 Fév 2009, par Laurence Benaïm

TUNES ET FIEL

Il aura suffit de quelques heures de queue, et de milliers de visiteurs au Grand Palais, pour que le fiel parisien fasse son oeuvre: la collection d'Yves Saint Laurent Pierre Bergé ne serait pas ceci, ne serait pas cela.. Dans un commentaire fait même état de ce "bric à brac" réalisé par des gens "pétés de tune". Dans ces invectives, le mépris dont peut se targuer depuis plus de deux siècles le Faubourg Saint Germain, pour les faiseurs d'argent, s'auréole d'une autre forme de haine: la haine de la réussite, la haine de l'argent tout court, fut il neuf ou vieux. Faut il rappeller que les Noailles furent aussi "pétés de tune"? Que Marie Laure, pour ne parler que d'elle, fut souvent associée à 'Mademoiselle Lingot'? Que des méchantes langues affirmèrent que Jean Michel Frank auxquels ils s'adressèrent pour aménager leur grand salon de la Place des Etats Unis, mettait "les Noailles sur la paille"? Ne furent ils pas eux mêmes fustigés par Jean Cocteau, qui dans le Sang d'un poète, montre tout le "gratin", avec ses femmes endiamantées et ses hommes en smoking, spectateurs d'une pièce dans laquelle le héros se meurt? Tout collectionneur est une cible vivante. Sans doute, parce qu'à la différence des commis de l'art officiel, le collectionneur s'expose, avant d'exposer ses oeuvres, à la vindicte du bon goût. Il est plus facile de collectionner les memorabilia, souvenirs d'Elvis Presley ou mouchoirs de stars enrhumées que de composer une histoire, fut-elle le reflet d'une autre, de plusieurs autres. Certes, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ont acquis la majorité de leurs pièces chez des antiquaires, là où les Noailles eurent l'audace d'acquérir le premier Mondrian, d'être les mécènes de Man Ray, Bunuel, Cocteau, de produire des films, comme l'Age d'or, un exercice de style qui les fit sortir d'un monde dont ils croyaient être les ambassadeurs et les pionniers. Certes, ils se sont arrêtés à Warhol et aux Lalanne. Certes, il est parfois difficile de retrouver un "sens" au coeur de ce qui rassemble, non pas les trésors d'un seul homme, mais de deux. Il appartient aux initiés de savoir ce qui revient à l'un et à l'autre, et aux plus humbles de se taire. Car aux yachts et aux grosses voitures, aux châteaux de pacotille et aux vanités de certains plus aptes à faire venir Florent Pagny dans leur villa qu'à lui préférer des idoles de bronze, je préfère le "bric à brac" d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé, dont la force est de s'être inventés un destin, comme deux navigateurs solitaires, l'un issu de la bourgeoisie d'Oran, l'autre de la Rochelle. Ils n'ont jamais hérité d'autre chose que de leur talent à recomposer des univers. Il est plus facile de casser ce qui a été construit, que d'admirer le vide. Bien sûr, pour avoir vu la gardienne de Marie Laure, de Noailles, à Hyères, utiliser un tabouret de Chareau, comme pose pied pour regarder la télé, j'éprouve, comme beaucoup d'autres, une certaine émotion, à la veille de la dispersion de cette collection, prévue ce soir à partir de 19 heures au Grand Palais. Mais c'est ignorer ce que fut Yves Saint Laurent, que de souiller sa mémoire, avec des mots qu'il n'aurait pu entendre.

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